Groupalité et compagnonnage

Lors des premières réunions de fondation d’Interlignes, en 2016, un désir commun nous rassemblait : celui de faire groupe. Pour nous, l’activité de psychosociologue impliquait de penser à plusieurs, de se soutenir et de faire circuler les savoir-faire.

Ce désir est sous-tendu par l’idée forte de René Kaës que seul un groupe peut aider un groupe, seule une institution peut aider une institution. Nous savons en effet à quel point le psychisme de l’intervenant peut devenir la caisse de résonnance des éprouvés des participants, et être lui-même absorbé par la puissance du climat groupal. Passer d’une expérience individuelle (lorsque nous sommes seul.e.s avec notre psyché, face au groupe que nous animons) à une compréhension plurielle (où plusieurs psychés s’attèlent à réfléchir, dans l’après-coup, à ce qui a pu se jouer au sein dudit groupe) permet de se dégager, et de remobiliser ses facultés à penser.

Au fil du temps, nous avons ainsi imaginé, au sein d’Interlignes, différentes manières de se solidariser face à la solitude de l’intervenant. Nous avons notamment mis en place des temps de reprise, que nous nommons Intervision. Ce qui est vécu par l’un.e d’entre nous devient alors l’affaire de tou.te.s : c’est à partir des résonnances internes provoquées par le récit de l’intervenant.e exposant sa situation que nous faisons des liens, élaborons des hypothèses, tentons d’esquisser des pistes pour la suite. C’est bel et bien parce que nous tissons du sens à plusieurs, attentives à ne pas se laisser régenter par des rapports de pouvoir, qu’il est possible d’explorer en confiance nos doutes et nos zones d’inconfort. La groupalité recèle pour nous un potentiel de transformation de nos vécus, qui est mis ensuite naturellement au service des bénéficiaires de nos actions lorsque nous les rencontrons de nouveau. La dynamique vivante de notre collectif est peu à peu intériorisée et constitue un groupe interne même lorsque nous nous retrouvons seul.e en intervention. Nous emportons toujours un peu notre équipe avec nous et elle nous est tout à fait précieuse pour tenir nos positions ou nous autoriser, au contraire, une certaine malléabilité.

Nous sommes aussi solidaires les un.e.s les autres lorsqu’il s’agit de construire un dispositif, de rédiger un projet, de correspondre avec nos interlocuteurs lors de moments délicats. Faire partie d’Interlignes, c’est aussi s’entraider dans l‘arrière-boutique par des temps de relecture, d’échanges ou des groupes de travail ponctuels. C’est pourquoi, à quatre, nous avons cofondé cette coopérative où le fort degré d’interdépendance est investi d’un imaginaire de sécurisation des liens. Les « liens de savoir », qui sont aussi des liens relationnels et affectifs, se sont ainsi tissés et retissés plusieurs fois.

A plusieurs, notre métier ne cesse de se requestionner, d’évoluer et de nous faire grandir, quelque soit notre âge ou notre expérience. Mais nous ne partons pas de rien : des groupalités nous précèdent, celles de nos enseignants (Jean-Michel Labadie, Jean-Pierre Pinel), de nos superviseures (Monique Soula Desroche) de nos figures de référence (Wilfred Ruprecht Bion, Didier Anzieu, Jean-Claude Rouchy et d’autres). Nos héritages théoriques nous portent, et dans une fidélité – infidélité pour cherchons nos propres voies de compréhension du monde actuel tel qu’il se donne à voir à travers notre position de praticiennes-chercheuses.

Dans la lignée du compagnonnage, nous sommes attachées à cultiver cette tradition de la transmission des savoirs et des pratiques, tel un fil tendu sur plusieurs générations, à la recherche constante de l’équilibre entre continuité et changement. Les compagnons évoluent au sein de maisons collectives permettant de faire vivre les échanges et l’accès aux savoirs : espaces d’enseignements théoriques, ateliers, espaces culturels, expositions de travaux, mise à disposition d’ouvrages généralistes spécialisés... La nôtre porte déjà un nom et dirige un rêve commun : la Maison de la psychosociologie, implantée dans la cité, lieu physique de convergence des diverses approches dans notre domaine, espace de démocratisation des savoirs psychosociologiques accessible aux citoyens. Pour l’instant, ce projet a débuté virtuellement, sur notre plateforme www.maison-de-la-psychosociologie.fr.